L'homme du port
Les deux se dirigent vers un tableau où sont inscrits les bordées et les " boîtes " qui cherchent "du monde " Après une lecture rapide des énoncées, ils s'avancent vers un petit chef qui, d'un haussement de tête, semble donner son accord pour prendre dans son équipe le plus grand des deux, mais le "retenu" dit : je suis avec mon frère c'est sa première journée sur le port ! Alors le chef se retourne et dit : on fait un bateau de bois au hangar 15, ça va lui faire les bras, on la pète en 4, attendez pour donner vos cartes et tirez la pipe !
L'embauche se faisait dehors et était rythmée par la cloche du pont 3. On réservait les dockers entre le quart et la demi puis on prenait les "brèmes" et, si les bordées n'étaient pas complètes, les chefs montaient derrière les barrières pour se compléter. A moins vingt on prenait les magasins, puis à moins le quart c'était l'embauche occasionnelle ! Mais en 1960 il n'y avait pas de travail pour les pros, alors les occases ! ...
Les frangins, après avoir " tiré " et donner leur carte, s'en sont allés un peu au hasard, parlant avec d'autres copains, surtout l'aîné, l'autre venait de se faire reprendre par un ancien pour l'avoir vouvoyé, il sortait des bureaux, alors pas du tout habitué au langage portuaire, et encore moins au tutoiement, il faisait ses premiers pas dans ce monde dur et rugueux de la vie portuaire. Puis, soudain, le petit groupe se dirigea vers un café bondé de monde qui parlait fort, où les réflexions sous forme de plaisanteries fusaient, où les éclats de rires partaient de-ci de-là tout en buvant un bon café chaud - car au mois de novembre, en cette période de pluie et de crachin, le petit matin est très froid. Puis ce fut le départ en vélo, la route sur les pavés, et passer au travers des rails l'hiver ce n'est pas triste ! Mais, pour sa première, le jeune voulait être à l'heure !
Sept heures venaient tout juste de sonner quand les équipes de bord montaient la coupée. On allait brasser les mats pour libérer la place aux grues afin quelles puissent travailler et, pendant ce temps, les gars à terre préparaient le matériel qui servirait à virer les palanquées. Le "jeunot" essayait de se rendre utile, mais ne connaissant rien aux termes du métier, et encore moins à ce que ceci signifiait, il prit le parti d'écouter son tuteur, et surtout, de ne rien dire afin de se préserver des retombées verbales qui pourraient fuser ! Dix minutes plus tard arriva la première élinguée avec des planches marquées de différents points et couleurs. Avec le manifeste dans la main, le chef dirigeait les gars pour lotir par pièce de bois sans faire de blocs ! (erreurs de classements)
Les "clarks" avaient entamé la journée avec vigueur pour le débutant qui semblait plein de vie mais faisait tellement attention à ses mains, à ses pieds, qu'il ressemblait plus à un toréador qu'à un docker ! C'est que les morceaux de bois étaient lourds et il fallait les lever en même temps que son "matelot" sinon, gare aux doigts ! Et ceci fut le cas. Le grand frère se fit coincer la main et hurla que ce mec était meilleur dans un bureau que sur le quai. Et maintenant on lève à trois ! Un Deux Trois, bordel ! Pour ses débuts il blesse son frère et le met en rage. Dans sa pensée il était peiné et s'aperçut que cela serait plus ardu que prévu. Vint l'heure où les hommes de sa bordée décidèrent de faire un casse-croûte, ils firent alors des petits papiers et tirèrent au sort : la croix fait les courses ! Dit L'initiateur du tirage. Ce fut la "carte rouge", car quand on commence sur le port on doit faire cent quatre vingt jours de travail avant de passer "pro ". L'apprenti "carabot" se dit : pas de chance, je vais devoir aller faire les courses...
Après l'épicerie il partit acheter pains, rillettes, pâtés, et à boire, lui qui ne buvait que du lait ou du café ! C'est plus tard qu'il découvrit que sur les papiers il n'y avait que des croix ! Au retour il vit sur les visages des sourires moqueurs mais mangea son "pain de dix" avec appétit, car il en avait ! Bien sûr, son bizutage le prévint qu'il fallait passer par-là pour qui commence à travailler ! Pour lui, le principal était de s'intégrer dans ce monde où les hommes sont droits avec leurs égaux. Il découvrit aussi que son boulot était physique, que la sueur était quotidienne et la peur aussi, car pour descendre à fond de cales il fallait emprunter des échelles à pic auxquelles il manquait souvent des barreaux et les hauteurs sont étourdissantes. Mais pour lui, seule comptait la découverte des cargos de toutes nationalités aux provenances dont les seuls noms faisaient rêver : Papeete, San Francisco, Los Angeles, etc. Néanmoins, là où il se plaît le plus c'est avec toute cette corporation, là où les personnages l'enrichissent, où le langage est très imagé, où les "charriages" vont bon train et le font rire.
